L’hermétisme est souvent évoqué aux côtés du gnosticisme ou de la philosophie naturelle, comme s’il s’agissait de courants interchangeables. En réalité, ces traditions entretiennent des liens complexes, faits de rapprochements, de divergences et de recouvrements partiels. Les confondre appauvrit leur compréhension ; les distinguer permet au contraire de mieux saisir le cadre intellectuel dans lequel s’inscrit la pensée d’Étteilla.
Au XVIIIᵉ siècle, ces notions ne renvoient pas à des systèmes clos, mais à des manières de penser le monde, héritées de l’Antiquité et reformulées au fil des siècles. Hermétisme, gnosticisme et philosophie naturelle constituent ainsi trois pôles d’un même horizon culturel, sans jamais se confondre totalement.
L’hermétisme : une cosmologie fondée sur la correspondance
L’hermétisme repose sur une vision du monde structurée par l’analogie. Le cosmos y est compris comme un ensemble hiérarchisé, où chaque plan reflète les autres. Le principe fondamental en est la correspondance entre le ciel, la nature et l’homme. Cette vision s’exprime dans les textes attribués à Hermès Trismégiste, en particulier dans le Pimandre et le Corpus Hermeticum.
Dans cette perspective, la connaissance n’est pas seulement intellectuelle. Elle est une reconnaissance de l’ordre du monde. Comprendre, c’est percevoir les liens invisibles qui unissent les choses. L’homme, microcosme au sein du macrocosme, peut accéder à cette connaissance en observant les lois qui régissent la création.
L’hermétisme n’est donc ni une religion révélée ni une philosophie abstraite. Il propose une cosmologie symbolique, où le monde est intelligible parce qu’il est ordonné, et où l’image joue un rôle essentiel dans la transmission du savoir.
Le gnosticisme : une quête de salut par la connaissance
Le gnosticisme, souvent rapproché de l’hermétisme, s’en distingue pourtant sur un point fondamental. Là où l’hermétisme voit le monde comme une création ordonnée, même imparfaite, le gnosticisme tend à considérer le monde matériel comme déchu, voire hostile. La connaissance, dans ce cadre, n’est pas reconnaissance de l’ordre cosmique, mais moyen de libération.
Pour les courants gnostiques, l’âme humaine est étrangère au monde qu’elle habite. Elle doit se souvenir de son origine divine pour s’en extraire. La connaissance est donc salvatrice, mais aussi séparatrice : elle distingue radicalement le monde d’en bas et le monde d’en haut.
Si certains thèmes se recoupent — révélation, lumière, ignorance, connaissance — l’intention diffère profondément. L’hermétisme cherche l’harmonie ; le gnosticisme cherche l’évasion. Cette différence est essentielle pour éviter les amalgames, notamment lorsqu’on aborde les traditions symboliques.
La philosophie naturelle : comprendre la nature par ses lois
La philosophie naturelle, quant à elle, désigne une approche du monde héritée de l’Antiquité grecque et prolongée jusqu’à l’époque moderne. Elle vise à comprendre les phénomènes naturels à partir de principes rationnels, tout en intégrant une dimension métaphysique. Avant la séparation moderne entre science et philosophie, la philosophie naturelle englobe l’étude des astres, des éléments, du vivant et des forces invisibles.
À la Renaissance, puis aux XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles, la philosophie naturelle dialogue étroitement avec l’hermétisme. Les correspondances, les influences célestes, les propriétés cachées de la nature y sont pleinement intégrées. L’alchimie, l’astrologie et la médecine traditionnelle participent de cette même vision globale.
La philosophie naturelle ne cherche pas à fuir le monde, mais à le comprendre dans sa cohérence. Elle partage avec l’hermétisme l’idée que la nature est lisible, à condition d’en connaître les lois et les symboles.
Trois traditions, une même époque de circulation
Il serait erroné de penser ces courants comme des systèmes hermétiques et séparés. Dans l’Antiquité tardive, puis à la Renaissance et au siècle des Lumières, ils circulent ensemble. Les auteurs lisent les mêmes textes, empruntent des concepts, adaptent des images.
Cependant, leurs orientations diffèrent. L’hermétisme propose une lecture symbolique du cosmos. Le gnosticisme développe une critique radicale du monde. La philosophie naturelle cherche à articuler observation et principe. Ces différences expliquent pourquoi Étteilla peut s’inspirer de l’hermétisme et de la philosophie naturelle, sans jamais adopter une posture gnostique.
Étteilla et le refus du dualisme radical
Dans le Tarot d’Étteilla, le monde n’est pas condamné. Il est structuré, ordonné, hiérarchisé. Les premières cartes décrivent une création progressive, du chaos à l’organisation, puis à la place de l’homme. Cette vision est profondément hermétique et compatible avec la philosophie naturelle de son temps.
Les images ne servent pas à dénoncer un monde déchu, mais à en révéler les lois. Le Tarot devient ainsi un outil de lecture du réel, non un instrument de fuite. Cette position distingue clairement Étteilla des courants gnostiques, même si certains thèmes superficiels peuvent sembler proches.
Comprendre cette distinction permet de mieux saisir la logique de son œuvre : une initiation par l’image, orientée vers la compréhension de l’ordre du monde, et non vers son rejet.
Clarifier pour mieux lire le Tarot d’Étteilla
Situer l’hermétisme entre gnosticisme et philosophie naturelle n’est pas un exercice académique. C’est une clé de lecture. Elle permet d’éviter les projections modernes et de restituer à Étteilla son cadre intellectuel réel.
Son tarot ne promet pas une délivrance hors du monde, mais une intelligence du monde. Il s’inscrit dans une tradition où connaître, c’est relier ; où interpréter, c’est mettre en correspondance ; où l’image devient un langage de la nature.
En ce sens, l’hermétisme, loin d’être un courant marginal, apparaît comme l’un des socles les plus solides pour comprendre la cohérence du Tarot d’Étteilla et l’ambition symbolique qui le traverse.


