Le Livre de Thot occupe une place singulière dans l’imaginaire occidental. Présenté tantôt comme un ouvrage sacré égyptien, tantôt comme un recueil de formules magiques, il est devenu au fil des siècles un symbole de savoir perdu, d’initiation interdite et de connaissance cachée. Pourtant, derrière cette aura mystérieuse, la question demeure : le Livre de Thot a-t-il réellement existé ? Et si oui, sous quelle forme ?
Avant d’aborder la manière dont Étteilla se réapproprie ce mythe, il est nécessaire de distinguer l’histoire attestée des constructions légendaires. Le Livre de Thot antique n’est pas un objet unique identifiable, mais le résultat d’un long processus de transmission, de réinterprétation et de symbolisation.
Thot, dieu du savoir et des écrits sacrés
Dans l’Égypte antique, Thot est le dieu de l’écriture, du calcul, de la mesure du temps et de la sagesse. Il est le scribe des dieux, celui qui consigne les lois cosmiques et les décisions divines. À ce titre, il est naturellement associé à l’idée de livres sacrés, contenant la connaissance du monde et des dieux.
Les textes égyptiens évoquent parfois des « livres de Thot », sans jamais désigner un ouvrage unique. Il s’agit plutôt d’une catégorie symbolique : des écrits rituels, magiques ou scientifiques placés sous l’autorité du dieu. Thot n’est pas l’auteur au sens moderne, mais le garant d’un savoir ordonné et efficace.
Cette conception explique pourquoi l’idée d’un Livre de Thot a pu naître et se développer sans jamais correspondre à un manuscrit précis.
Le Livre de Thot dans les sources antiques
Les premières mentions explicites d’un Livre de Thot apparaissent dans des textes tardifs, grecs et égyptiens, souvent liés à la magie ou à l’initiation. Le plus célèbre d’entre eux est le récit rapporté par Platon, où Thot présente son invention de l’écriture au roi Thamous. Ce passage ne décrit pas un livre, mais pose déjà la question du pouvoir et du danger du savoir écrit.
D’autres traditions évoquent des livres contenant des formules capables de commander aux dieux, de connaître les secrets du ciel et de la terre, ou de maîtriser les forces invisibles. Ces récits oscillent entre fascination et mise en garde. Le Livre de Thot est tantôt source de sagesse, tantôt instrument de perte pour celui qui l’utilise sans discernement.
Ce double visage contribue à la formation de la légende : un savoir absolu, mais réservé à quelques initiés.
De l’Égypte à l’hermétisme
Avec la rencontre des cultures grecque et égyptienne, Thot est assimilé à Hermès. De cette fusion naît la figure d’Hermès Trismégiste, dépositaire d’une sagesse antique et universelle. Le Livre de Thot devient alors, dans l’imaginaire hermétique, le livre originel dont dériveraient les enseignements attribués à Hermès.
Les textes hermétiques ne mentionnent pas toujours explicitement un Livre de Thot, mais ils se présentent eux-mêmes comme des révélations issues de cette sagesse première. Le Pimandre, le Corpus Hermeticum et l’Asclépios peuvent ainsi être compris comme des fragments, des échos ou des reformulations de ce livre mythique.
À partir de là, le Livre de Thot cesse d’être un objet matériel pour devenir un principe : celui d’un savoir cosmologique transmis par symboles, images et dialogues initiatiques.
La construction médiévale et renaissante de la légende
Au Moyen Âge et à la Renaissance, la légende du Livre de Thot se renforce. Les auteurs parlent de livres gravés sur des tables de pierre, cachés dans des temples, ou transmis secrètement de sage en sage. Cette littérature ne vise pas à décrire un document historique, mais à affirmer l’ancienneté et l’autorité d’une tradition.
Dans ce contexte, le Livre de Thot devient le garant d’une connaissance antérieure à la philosophie grecque et à la révélation biblique. Il sert à légitimer l’hermétisme, l’alchimie et la magie naturelle comme héritières d’une sagesse primordiale.
Cette fonction symbolique explique pourquoi le Livre de Thot est souvent évoqué sans être jamais montré : il est moins un livre qu’un horizon de sens.
Entre réalité textuelle et mythe fondateur
Historiquement, aucun manuscrit identifiable ne peut être désigné comme « le » Livre de Thot antique. En revanche, il existe une multitude de textes, égyptiens, grecs, hermétiques, qui se réclament de cette autorité. Le Livre de Thot est donc réel en tant que construction culturelle, mais légendaire en tant qu’objet unique.
Cette distinction est essentielle. Elle permet de comprendre comment un mythe peut structurer durablement une tradition intellectuelle, sans reposer sur un artefact précis. Le Livre de Thot agit comme un point de convergence, un nom donné à un ensemble de savoirs dispersés mais cohérents.
Une clé indispensable pour comprendre Étteilla
Lorsque Étteilla invoque le Livre de Thot, il ne prétend pas posséder un manuscrit antique. Il s’inscrit dans cette tradition symbolique. Pour lui, le Livre de Thot est un système de correspondances, une cosmologie exprimée par images, une science ancienne traduite en feuillets.
Comprendre l’histoire réelle et légendaire du Livre de Thot permet donc d’éviter une lecture naïve de son projet. Étteilla ne fabrique pas un mythe ex nihilo ; il s’inscrit dans une longue chaîne de transmission où le Livre de Thot fonctionne comme un principe organisateur.
Avant d’examiner comment Étteilla recompose ce Livre à travers son Tarot, il fallait en comprendre la genèse, entre histoire, héritage et imaginaire. C’est à cette condition que son œuvre peut être lue non comme une invention arbitraire, mais comme une tentative de restitution symbolique.


