Depuis le XXᵉ siècle, le Tarot a profondément changé de statut. Longtemps outil de divination structurée, il est devenu, dans de nombreux ouvrages et pratiques contemporaines, un instrument d’exploration intérieure. Cette transformation s’explique en grande partie par l’influence de la psychologie analytique de Carl Gustav Jung.
Il ne s’agit pas d’un détournement volontaire, ni d’une erreur. Il s’agit d’un déplacement de regard.
Comprendre ce déplacement permet de mieux distinguer le Tarot moderne du Tarot tel qu’il était conçu à l’origine, notamment chez Étteilla.
Jung et la notion d’archétype
Au coeur de la pensée jungienne se trouve l’idée d’archétype : des formes symboliques universelles issues de l’inconscient collectif. Ces archétypes ne sont pas des personnages précis, mais des structures profondes de l’expérience humaine, l’Ombre, l’Anima, le Vieux Sage, le Héros, la Mère, etc.
Lorsque le tarot est relu à la lumière de cette théorie, les cartes deviennent :
- des représentations de dynamiques psychiques,
- des miroirs de conflits intérieurs,
- des étapes d’un processus d’individuation.
Le tarot cesse alors d’être un outil de réponse externe ; il devient un outil d’Introspection.
Le tarot au XXᵉ siècle : du destin à la psyché
Cette relecture psychologique s’est progressivement imposée dans la littérature moderne sur le tarot. Les arcanes majeurs, en particulier, sont interprétés comme des figures de transformation intérieure.
- Le Fou devient le commencement du parcours personnel.
- La Mort symbolise une mue psychique.
- Le Diable représente les attachements inconscients.
Dans cette perspective, le tirage ne prédit pas : il révèle un état intérieur.
Cette approche a profondément marqué les tarots contemporains et les pratiques actuelles.
Une projection moderne, pas une origine
Il est essentiel de comprendre que cette lecture n’appartient pas à la genèse du tarot. Elle constitue une interprétation moderne.
Les tarots anciens, qu’il s’agisse du tarot de jeu ou des systèmes divinatoires du XVIIIᵉ siècle, ne s’appuyaient pas sur une théorie de l’inconscient. Ils fonctionnaient selon des correspondances symboliques, morales ou cosmologiques.
La grille jungienne est venue plus tard. Elle éclaire le tarot d’une lumière nouvelle, mais elle ne décrit pas sa conception initiale.
Le cas d’Étteilla : un système non psychologique
La comparaison est particulièrement intéressante avec Jean-Baptiste Alliette, dit Étteilla.
Chez lui :
- il n’est jamais question d’inconscient,
- il n’est pas question d’archétypes universels,
- il ne parle pas de développement personnel.
Son tarot est organisé comme un Livre cosmologique. Les cartes décrivent un ordre du monde : Chaos, création, hiérarchie, correspondances.
La méthode d’interprétation repose sur :
- l’ordre des feuillets,
- la combinatoire,
- la place hiérarchique des cartes,
- le jeu des renversements.
Il s’agit d’un système structuré, orienté vers une réponse, non vers une exploration intérieure.
Deux logiques différentes
On peut résumer ainsi :
Lecture jungienne moderne
- Le tarot comme miroir psychique
- Les cartes comme archétypes
- Le tirage comme exploration intérieure
Lecture d’Étteilla
- Le tarot comme livre cosmologique
- Les cartes comme principes hiérarchisés
- Le tirage comme articulation de correspondances
Ces deux approches ne sont pas incompatibles dans l’absolu. Mais elles ne relèvent pas du même cadre théorique.
Projection ou évolution ?
Parler de projection jungienne ne signifie pas que la lecture psychologique serait illégitime. Elle reflète simplement un changement d’époque.
Au XVIIIᵉ siècle, le monde est pensé en termes d’ordre cosmique et de correspondances.
Au XXᵉ siècle, il est pensé en termes d’inconscient et de dynamique intérieure.
Le tarot, objet symbolique souple, s’est adapté à ces cadres successifs.
Pourquoi cette distinction est importante
Confondre ces niveaux conduit parfois à attribuer à des auteurs anciens des intentions qu’ils n’avaient pas. Dire qu’Étteilla travaillait sur les archétypes ou sur l’individuation serait historiquement inexact.
En revanche, reconnaître que le tarot moderne a intégré une lecture psychologique permet de comprendre son évolution sans l’opposer artificiellement à ses origines.
Un outil, plusieurs regards
Le tarot moderne, nourri de psychologie, fonctionne comme un miroir. Le tarot d’Étteilla, structuré par l’hermétisme, fonctionne comme un livre.
L’un interroge l’intérieur. L’autre articule un ordre symbolique.
Comprendre cette différence permet de lire chaque système pour ce qu’il est, sans projection anachronique, mais sans rejet non plus.


